Accueil MITRAILLES 2013-2014 VOUS N’AUREZ PAS L’ALSACE ET LE MARCHE DE NOEL

VOUS N’AUREZ PAS L’ALSACE ET LE MARCHE DE NOEL

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Le marché de Noël est une institution en Alsace ; ça rigole pas.

Que les Français de l’intérieur et autres bougnoules apprennent qu’ils y seront tolérés, s’ils font l’effort de parler le dialecte et d’avoir l’air heureux. Et propres.

Marie-Candide est originaire de l’industrieuse cité de Dàckelebourg, qui fut en son temps pionnière dans l’art de filer la laine et de la filer droit. L’Alsacien est discipliné, honnête, travailleur et alcoolique. Par conséquent les grands patrons éclairés d’autrefois eurent à cœur d’entretenir ces qualités-ci et de juguler ce vice-là, pour que la laine s’exporte bien: ils construisirent des maisonnettes afin d’ y loger leurs gens, encadrées par de rectilignes plates-bandes, pour les patates. On distribua des eaux minérales et des médailles du travail. L’ouvrier, au chaud dans sa filature, rechignait à en casser les vitres. Le dimanche, il trottinait en famille vers le zoo, et s’extasiait devant les otaries, importées tout exprès pour son édification intellectuelle, tandis que son bienfaiteur troussait la bonniche, à deux pas, dans sa maison de maître. Pas trop loin des otaries mais pas trop près des bœufs, et vice et versa. Tout le monde était content. C’était l’âge d’or de Dàckelebourg.

Aujourd’hui, le zoo, vu ses tarifs, fantasques, fédère principalement les enthousiasmes des touristes à monospace. L’ouvrier textile est mort, ou loue ses bras au voisin germanophone, qui paie en monnaie désuète et qui paie bien, ce qui lui confère l’avantage de licencier quand ça lui chante. Qu’importe ! Le besogneux alsacien est confiant. La philanthropie de ses employeurs lui a permis d’acquérir la villa de ses rêves, dotée d’un home cinéma à la hauteur de ses ambitions culturelles, une bagnole à pare-buffles, et le droit d’insulter les profs du lycée professionnel où sa géniture va acquérir des compétences, à défaut d’esprit critique, puisque c’est aujourd’hui la louable ambition de l’Ecole. De temps en temps, par wagons dépités, les descendants des zoophiles sont reconduits à la frontière, avec leur cantine de choucroute entamée et les remerciements attristés de l’entreprise, à jamais reconnaissante. Ils renoncent à prendre le cattcatt rutilant pour pointer à Pôle Emploi, « à cause des Arabes ». Les deux cent quarante mètres carrés de la maison à tourelle se vendent mal, malgré l’argument du jacuzzi. Pourtant on avait construit dans une bourgade propre, où les maisons à colombage sont bariolées, comme sur le dépliant de l’Office du Tourisme. Tout ça n’est pas drôle. Heureusement, il y a le Marché de Noël.

Cette année, à Dàckelebourg, on célèbre le passé florissant de la cité lainière. Le centre-ville pétune sous les tricots. L’ambitieuse fontaine de la rue Adolf Hitler dissimule coquettement ses arêtes de métal sous des draperies écarlates. Le double escalier de l’Hôtel de Ville est damassé de pelotes multicolores. Ça en jette. La Place de l’Annexion grouille de visages cramoisis venus tâter l’esprit de fête. Il y a aussi pas mal de flics. C’est l’époque qui veut ça. Quand on parvient à sourdre de l’amas bruissant des badauds épanouis, entre deux rangées de chalets pimpants, il convient de se couler rapidement dans un de ses courants tièdes et calmes, fleurant le vin chaud et la tarte flambée. On ne s’attarde pas devant les cahutes, le flot nous porte. Çà et là, quand la foule se scinde, respectueuse, au passage des hommes de l’ordre, l’enfant entrevoit un bijou qui scintille ou les poignées d’un fauteuil roulant. Les éducateurs spécialisés peinent à maintenir leurs troupes en tortue ; pour ne perdre personne, on a coiffé l’escadrille de bonnets rouge et blanc, avec l’ourlet qui clignote. On voit des énervés qui tentent de se frayer un passage à coup de poussette belliqueuse. Il ne sera pas dit que leur nourrisson braillard manquera la magie de Noël. Les chiens, aussi, ont droit à leur part de rêve : l’anus obturé par son petit imperméable avec le trou pour la queue, le shih-tzu mélancolique, que son papa a pris la précaution de calfeutrer contre son cœur, observe toute cette liesse d’un œil larmoyant. Mais voici que l’enfant réclame un tour de manège. On l’envoie se coller à un cheval de bois sur la mécanique rococo qu’on honora de notre cul replet, trente ans plus tôt. Tandis qu’elle s’enivre de la rengaine lancinante du limonaire, pour échapper à la nausée produite par la contemplation stupide des mouvements elliptiques, on commet l’imprudence de regarder les gens. Mauvaise idée. Une vieille nous accoste. Elle n’attendait que ça, elle nous avait repérée depuis un moment, proie idéale de son furieux appétit de contact. La voilà qui vrille son regard aigu au nôtre, plaquant un sourire tragique sous son bonnet de laine. Elle s’avance, index tendu à hauteur de poitrine, et entame la conversation. Elle approuve notre soucieuse attention, « il faut être prudent, ça va tellement vite, on les regarde et puis ils ont disparu, ça va tellement tellement vite ». Elle embraye sur une histoire fumeuse de gens qui s’évaporent, un beau jour, malgré la sollicitude des proches. Poliment, on acquiesce, pas sûre d’avoir compris la chronologie des faits. Comme elle continue, intarissable, son doigt toujours brandi en une nébuleuse injonction à « faire attention », on se demande si elle a tous ses fagots à l’abri. On jette un œil discret alentour, afin de vérifier que personne ne recherche une porteuse de bonnet rouge et blanc, échappée à la vigilance des professionnels. Que nenni. Elle est normale. A peu près comme nous. Le soudain retour de l’enfant nous offre une porte de sortie idéale, qu’on pousse avec la reconnaissance du condamné face au peloton, gracié in extremis. On bredouille un au-revoir jovial et péremptoire, et on prend la fuite, conscience pas très nette. Nos pas mal assurés nous mènent devant un chalet curieusement désert. L’accent gaillard d’une petite Québécoise en fuse. Elle veut nous faire profiter de son sirop d’érable, dont elle a rempli des godets minuscules. Elle nous exhorte du regard, charmeuse, à goûter son suc, garanti caribou ginette. Assène un suprêmement vendeur « Tabarnak !» destiné à nous convaincre d’abandonner notre scepticisme alsacien. On ose un pas prudent. Alors elle nous lâche, radieuse : « Tenez, monsieur ! » . Le regard dont on la crucifie lui coupe ex abrupto son mélodieux accent. Dépitée, une fois de plus, d’être l’incongrue propriétaire de couilles aussi voyantes, on effectue un demi-tour militaire, poussant l’enfant devant nous, en direction de la monumentale grande roue. Enfin, favorisée par un sort bienveillant qui nous place dans la même nacelle qu’un monsieur à petite fille, on vérifie, en minaudant des blagues tartinées de cynisme, que nos couilles ne débordent pas trop du cache-nez. Ça va.

Pour fêter l’assurance d’une féminité de bon aloi, on patiente un quart d’heure dans la file des amateurs de churros. Un petit salut nostalgique, pour terminer, aux vitrines du grand magasin bourgeois dont notre enfance garde un souvenir émerveillé. Mais les temps sont durs, même pour la postérité des trousseurs de bonniche. Dans la vitrine, point de circuit ferroviaire destiné aux lutins du Père Noël. Des fringues à étiquettes, un pauvre ours polaire qui affiche deux cents euros, trois paillettes scintillantes. Les grands patrons d’autrefois ont la hotte frileuse. On sonne le repli. La petite n’objecte rien.

En février, il y aura Le Carnaval. On s’y réchauffera l’esprit d’enfance.

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