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ON VOUS AVAIT PRÉVENUS

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Elles pourraient prendre la voiture et aller au cinéma. La petite et sa copine, toutes contentes de passer leur week-end ensemble, seraient ravies de sortir de la maison pour se scotcher à un écran plus grand que celui de l’iPhone. À Quatschàstein, il y a un petit cinéma très bien, et ce soir, on y joue « la grande bouffe », une histoire rigolote où les héros se font crever dans le beurre et les huîtres. À la fin, des chiens arrivent et boulottent les restes de viande, c’est toujours ça d’économisé en obsèques. Oui mais on n’emmène pas des ados voir pareil désastre, elles font suffisamment les mijorées devant un steack tartare. Marie-Candide pourrait les emmener voir « le vieux fusil », mais elles seraient sans doute un peu déçues par l’absence de romance adolescente, vu qu’à leur âge, on s’intéresse à l’amour. « Amen », pourtant pile-poil au programme d’histoire de Troisième, n’est malheureusement pas projeté, pas plus que « Baise-moi », qui enseigne tout ce qu’il faut savoir des réjouissances amoureuses.

 

Marie-Candide pourrait casser des objets, très fort, très violemment, en les balançant contre la bagnole du barbu. Malheureusement, la plupart des objets de valeur n’appartiennent pas au barbu, c’est la mégère qui a constitué le trousseau, les bonnes femmes sont comme ça, toujours à vouloir décorer la niche, il n’a apporté que sa brosse à dents et les chemises repassées par Manman -l’officielle, pas la moche asexuée qui paye le crédit immo pour moitié et fait des histoires quand on l’embrasse sur la joue pour lui dire bonjour au lieu de lui rouler des pelles enflammées, comme si elle était encore consommable. Il y a bien les foutus bouquins, notamment la collection intégrale du magazine « Je Suis Partout », reliée après-guerre par le grand-père, viril héros fondateur du clan. L’ordinateur sur lequel le héros d’aujourd’hui conquiert des mondes, tous les jours après la soupe ? Pourquoi pas, bien qu’il soit, lui aussi, propriété de la matrone, celle qui était si bandante il y a dix ans, au début de leur association fructueuse. Oui mais il prendrait possession du nouveau, pour ça, pas de doute à avoir, il saurait le faire fonctionner, et le casser, comme tout ce qu’il manipule, non par malveillance, mais à cause d’une curieuse conformation gauchère. Il n’est pas torve, il n’est pas méchant, il est simplement libre, faudrait voir à pas l’oublier. En outre, si elle sortait sur le parking, avec l’ordinateur portable, la brosse à dents et les chemises, elle ne serait pas crédible à tenter de pulvériser les manches en coton, même en les attaquant au chalumeau. Pour réduire en miettes la brosse à dents, il faudrait utiliser le merlin, et le barbu l’a rendu à bon-papa après en avoir fait bon usage :

R-I-E-N.

Pas de merlin disponible, donc. Reste la perceuse à percussion, celle qui devait servir à clouer des planches sur le métal, pour confectionner une vraie palissade. Elle n’a hélas jamais servi, vu que le bricoleur avait beaucoup de semaines de sommeil en retard, rattrapé sur le canapé l’été dernier. Pour exploser la brosse à dents, reste la solution de l’écartèlement. Elle sait comment ça marche, le barbu, spécialiste universalement reconnu dans tous les tripots de Schiffalheim, -où de charmantes amazones qui ne font jamais la gueule vous servent des hectolitres de picole tout en trémoussant leur cul rebondi sur du heavy metal, pas comme l’autre mégère jamais contente, incapable d’apprécier un bon vieux solo de guitare bien grasse- lui a longuement détaillé, au cours de longues, très longues soirées qui n’en finissaient pas d’être excessivement passionnantes, les multiples fantaisies déployées par les questionneurs pour faire avouer les questionnés, aux temps heureux qui précédèrent le XXe siècle, cette époque sans intérêt, qu’un historien qui se respecte ne peut que qualifier de bourbe pour journalistes.

Donc, écartelons la brosse à dents du barbu. Ce n’est pas une entreprise très charitable, non seulement parce que c’est une pratique barbare, mais aussi parce que la brosse ne comporte presque plus de poils, celle-ci comme toutes celles qui l’ont précédée. Le barbu, étrangement, manifeste une force herculéenne pour se raboter les chicots, et on se demande comment il a accompli le prodige, en tant d’années d’hygiène dentaire, de ne pas se crever un œil ou s’écerveler par le pif.

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Pour accomplir la sentence, pas d’autre solution que d’enrouler une corde autour de la tête de la brosse à dents, une autre autour du pied, arrimer fermement l’extrémité d’une des cordes au volant de la voiture roumaine de l’éminent historien féru d’hygiène buccale, et l’autre à celui de la Clio. Ensuite, prendre place au volant de la Clio, faire mugir ses quatre chevaux et s’élancer sans réfléchir en direction de la grand-route, en évitant de déraper dans la neige accumulée ces dernières quarante-huit heures, et en priant très fort Sainte Rita pour que l’objet soit décapité comme il le mérite. Deux problèmes, toutefois, se posent :

  • le premier, non des moindres, réside dans le fait que Marie-Candide n’a pas en sa possession la clé de la voiture roumaine. Elle est vraisemblablement rangée dans la poche du barbu, là où il se trouve (pas ici, il en a assez de se faire chier à voir tout le temps la gueule de l’hystérique qui trouve son épanouissement dans le récurage des chiottes et ferait bien de maigrir pour éviter de casser les couvercles de chiottes, justement). Bien sûr, Marie-Candide pourrait s’en aller quérir la clé de rechange dans le sanctuaire où elle est en sécurité : chez Papa et Maman chérie, à Schiffalheim. (Après tout, à bientôt quarante-cinq ans, le barbu reste Lapinou, et les affaires de Lapinou restent dans la maison de Lapinou, la seule qui compte, là où il a toujours sa chambre, avec ses Lego bien rangés dans leur boîte, et sa collection complète d’ « Actualités Paléolithiques » classée dans un strict ordre chronologique. Et ses pantoufles en forme de tête de gorille et son petit gnongnon en feutrine pour quand il fait de vilains rêves où il voit une très méchante bonne femme qui veut à tout prix faire de lui un adulte. Affreux, ce rêve, il fait pipi au lit à chaque fois qu’il en est victime, heureusement que Maman a prévu une alèse sous le couvre-lit à motifs de camions de pompier) Mais Marie-Candide a déjà effectué, par le passé, une tentative de ce genre, dans une situation comparable à celle qu’elle vit en ce moment, et ce fut peu concluant, sauf concernant la dizaine de jours consécutifs à l’expédition, pendant lesquels elle fut privée de récurage de chiottes mais encouragée à se reposer et sucer des bonbons, dans un environnement paisible où les employés ont des blouses blanches et une expression bienveillante sur le visage.
  • Le second concerne le voisinage. Pas sûr que les placides habitants de la commune, quoique habitués aux scènes grand-guignolesques assez fréquentes dans la maison où un très grand historien est prisonnier d’une presque quinquagénaire hystérique, qui n’aime pas le heavy-metal, n’est décidément pas rock’n roll et passe son temps libre à récurer les chiottes par manque d’imagination,- au lieu de se coucher sur le canapé pour jouir cinq à six heures par jour d’un repos bien mérité, comme le font tous ceux qui savent profiter de la vie, -ne soient tentés d’appeler les gendarmes pour libérer la brosse à dents martyrisée. Si les gendarmes arrivaient, se poserait un troisième problème, que l’hystérique veut éviter à sa gamine : peut-être que Marie-Candide serait saucissonnée dans une chemise qu’on boutonne par derrière, avec les poignets savamment entrelacés au niveau de son gros cul qui détruit tous les couvercles de chiotte, rappelons-le. On l’inviterait à s’asseoir dans la camionnette avec le pimpon qui clignote et on l’emmènerait répondre de ses actes devant le Tribunal des Brosses à Dents. (Pas de risque que le Tribunal des Brosses à Chiottes lui intente un procès, vu le culte qu’elle lui rend depuis qu’elle mène une existence heureuse auprès d’un génie de la Sieste institutionnalisée).

 

    Elle pourrait appeler son ex et le supplier de lui donner un coup de baguette magique, afin qu’ils remontent le temps et retournent ensemble à cette époque heureuse où c’était ELLE qui faisait la bouffe et pouvait consommer autre chose que de la viande rouge et le gras du jambon, ELLE qui battait des cils quand il lui disait « tu es belle » -souvent, très souvent, et elle ne savait pas, évidemment, que c’était miraculeux, que ça ne durerait pas, puisque aujourd’hui elle est devenue tellement repoussante que quand elle croise une araignée, l’araignée s’évanouit d’horreur, et c’est tout de même assez pratique pour s’en débarrasser sans la tuer, puisque Marie-Candide a le cœur généreux et pur, comme le savent ceux qui suivent. Elle pourrait appeler son ex et lui demander de l’emmener -de LES emmener, elle et LEUR fille- au bord de la mer, ou crapahuter dans les montagnes, comme quand ils étaient jeunes, quand ils faisaient un tas de trucs qui les rendaient heureux ENSEMBLE, avant les deuils, avant les actes définitifs, avant qu’ils ne s’aiment plus. Elle pourrait appeler son ex si elle l’aimait encore comme à vingt ans, malheureusement, elle en aime un autre, et c’est inconfortable, et c’est souvent tellement angoissant que seule la colère peut calmer la trouille, la même qu’à quatre ans.

 

Elle pourrait prendre la Clio, sans y ficeler quoi que ce soit sinon son encombrante carcasse à l’abri relatif de la ceinture de sécurité, allumer les loupiotes et filer dans la nuit en direction du cimetière de Deckelàbourg. Elle en escaladerait ensuite l’imposant portail, avec la grâce de son quasi-quintal, et se dirigerait au jugé jusqu’à la pierre sans prétention où elle pisserait debout, comme un homme, vu qu’ après tout c’est bien ce qu’elle est devenue : une mégère hommasse qui casse les couvercles de chiottes avec son gros paquet. Pas besoin de lui offrir des fleurs. Pas besoin de l’emmener à Venise, elle cracherait dans les canaux. Et de toute façon, à Venise, on ira au printemps, avec des collègues bandantes et des élèves pimpantes, en voyage pédagogique. On pourra y plastronner comme on sait si bien faire, et les collègues formeront un « ô » délicieux avec leur jolie petite bouche et on aura des émotions dans le calbute, à profiter -ENFIN- de l’admiration de femelles qui se conduisent en femelles et pas en déménageur. Ce sera bon d’être applaudi. On en oubliera presque qu’il y a, très loin vers le Nord, une morue à prétentions.

 

Elle ne prendra pas la Clio, vu qu’il y a, ce soir, dans la chambrette, deux jeunes filles contentes de passer leur week-end ensemble. On n’abandonne pas deux ados, en pleine nuit, pour aller pisser sur une tombe, même si, à la réflexion, Marie-Candide aurait choisi une tombe avec des tralalas et des colonnes en marbre et des grilles qui en interdisent l’accès. On n’abandonne pas les mômes, c’est ça, être une mère. Les abandonner, quand ils sont petits, c’est les condamner à errer toujours, toute leur putain de vie, avec leur doudou miteux et leurs racines grisonnantes. La honte.

 

 

Finalement, elle va sucer un bonbon. Un entier, avec ses quatre quarts. Ces bonbons-là font des miracles. Quand le barbu reviendra, il sera tout content de retrouver sa brosse à dents, intacte.

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4 Commentaires

  1. mariecandide

    3 février 2019 à 19 h 49 min

    Marie-Candide outragée, brisée, martyrisée, et libérée… par des années de psychanalyse. C’est pas encore ça, mais on y est presque.

    Répondre

    • Fantec

      4 février 2019 à 18 h 19 min

      De la psycha…Ciel, que dites-vous là ?

      Répondre

      • mariecandide

        4 février 2019 à 19 h 58 min

        C’était pour du rire. En fait, elle a permis d’éloigner le pire. C’est l’essentiel, peut-être.

        Répondre

  2. Fantec

    3 février 2019 à 12 h 44 min

    Marie-Candide déchaînée, Marie-Candide libérée !

    Répondre

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