CHEF-D’OEUVRE

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Quand Marie-Candide était petite, on lui a dit « à la grande école, tu apprendras à lire et à écrire ».

Ce qu’elle fit. Elle découvrit des trucs sur les accords du participe passé, avant l’âge de dix ans. En CM1, on étudiait la grammaire deux fois par semaine. Il y avait, dans les règles d’alors, celles qui structurent la langue, de véritables saloperies. Des histoires d’attribut du COD, des subtilités autour des conjonctions de subordination, des compléments d’objet second qui n’étaient pas indirects, des concordances de temps qu’on n’utilisait que dans le cahier mensuel, à couverture bleu marine, plus terrifiant encore que celui du jour, le rouge panique. Il y avait des poèmes à apprendre par cœur, racontant des histoires de malotrus qui foutent le feu à des bibliothèques et qui seront damnés pour ça. On était content de ne pas être à leur place, parce qu’ils avaient dû répondre de leur acte devant le juge Hugo, et le juge Hugo ne rigolait pas avec les potaches. On avait onze ans mais on avait compris. On en prenait pour toute une vie à vénérer les livres, juste au cas où, et puis aussi les règles de la grammaire française, retorses, cruelles, magnifiques. C’était l’apéritif avant le plat de résistance des partibus factis qu’on ingérerait au collège en même temps que les Zoa qui trékheï, et qui trékheï vite, on avait intérêt à ne pas trop s’assoupir à côté du radiateur si on voulait bénéficier de l’ascenseur social affrété par l’École de la République.

 

C’était un temps obscur.

 

Aujourd’hui, heureusement, l’article 3 du projet de loi pour une école de la confiance, précise dans le petit b) de son 7e item que le mot « livres » sera remplacé par les mots « supports pédagogiques ». Ouf.

 

On ne sait pas exactement quand les baroques règles grammaticales ont été remplacées en classe par celles du marché, cela s’est fait en douceur, alors que Marie-Candide passait du stade de « maître auxiliaire » à celui, plus confortable, de « professeur stagiaire » puis de « professeur titulaire ». En douceur et absolument. Aujourd’hui, heureusement, plus besoin d’engranger de poussiéreuses connaissances quand on peut et qu’on doit acquérir des compétences, celles-là même qui sont exigées par le marché. C’est en substance ce que Marie-Candide a retenu, cet après-midi, de l’exposé des inspecteurs venus éclairer le lycée du Bonheur sur la toute nouvelle Réforme du lycée.

 

En septembre prochain, les lycées professionnels de la République, ayant expérimenté leur panel d‘ateliers formatifs destinés tant à l’acquisition de compétences qu’à l’appropriation des savoirs par les agents de l’Éducation Nationale, dans le but d’accompagner les élèves dans la constitution de leur socle, notamment numérique, car l’avenir sera numérique ou ne sera pas, mettront en place les modalités de l’école de la confiance.

 

Pour résumer, car il faut résumer, tant cette entreprise de régénération de l’École est totalement novatrice, donc complexe, Marie-Candide a compris que :

 

  • Quinze pour cent des heures d’enseignement général vont disparaître, absorbés par la dynamique de projets interdisciplinaires, inhérents à la fabrication d’un citoyen. ( Non que cette notion de « citoyen » soit importante, elle n’a pas été évoquée une seule fois cet après-midi, contrairement à celle de « compétences » et « spécificité », ce joli mot si difficile à prononcer. Les inspecteurs y arrivent bien. Ils ont peu de chances d’être confrontés un jour à la spécificité de la tâche abrutissante que nos élèves seront amenés à accomplir, nantis de leur socle de compétences correctement validé, à leur entrée sur le marché du travail, fracassante). Quinze pour cent de français et de maths en moins, c’est une excellente nouvelle, Marie-Candide imagine le sourire de ses petits élèves de Seconde, torturés hebdomadairement par deux fois cinquante minutes de découverte de l’alphabet, à la perspective de cette saine amputation.

  • Les heures restantes serviront à l’élaboration d’un chef-d’oeuvre, et c’est écrit noir sur blanc.

 

Si Marie-Candide n’avait pas eu la malchance de naître en mil neuf cent soixante-dix, si elle n’avait pas été harcelée par de vieux barbons gavés de savoirs abscons, et globalement par un système éducatif qui ne connaissait pas les prodiges des Sciences de l’Éducation, elle aurait sans nul doute intégré l’école de la confiance, elle aussi. Elle aurait même, très vraisemblablement, pu fréquenter le lycée professionnel d’aujourd’hui et réaliser un chef-d’oeuvre, comme ses futurs élèves de CAP. La vie n’est décidément pas juste. Heureusement, la fille de Marie-Candide n’a que quatorze ans, elle est en train de se constituer un solide socle de compétences, tout espoir n’est pas perdu pour la famille Tulipe.

 

 

 

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